BRINGING IT ALL BACK HOME
The Tangier Cinematheque Project

by Yto Barrada

from VERTIGO, London, January 2003

Bringing it all back home, The Tangier Cinémathèque project. Par Yto Barrada "Si l'on fait des films pour suivre le goût du public, on ne suit que son cul." Max Ophuls

Un aveu d'abord: j'ai un goût prononcé, allez savoir pourquoi, pour les discussions dans les salles obscures. Pire encore: je ne m'interdis nullement, en dépit des protestations, ni les commentaires intempestifs, ni les interjections. En regardant les premières images d'un film, je veux absolument deviner le plan qui suit et je ne peux m'empêcher d'interpeller les acteurs si un danger les guette. Cette propension à l'intervention aussi irrepressible qu'insupportable n'est pas du tout apprécié par les Parisiens. Je n'y peux rien . Il faut dire que je suis pas d'ici mais de Tanger, à la pointe nord du Maroc.

Tout ce que vous avez entendu sur Tanger et son cosmopolitisme est parfaitement authentique. Les clichés sont tout aussi aisément vérifiables: la perle du Détroit, Ibn Battouta, Bowles et Burroughs, le kif et le contrabando, l'exode rural ou l'émigration clandestine... Tout est vrai. J'ajouterai une touche : à force de se cogner contre ces réalités de pacotille, on s'ennuie beaucoup, énormément. Pourtant, la nostalgie de la Zone Internationale (1912-1956) n'a pas pris une ride au fil des ans et et exerce encore une attraction mysrérieuse aux quatre cois de la planète.. L'écrivain Mohamed Choukri, qui vient de tirer sa révérence, expliquait volontiers que cette saudade-là n'épargnait personne, même pas ceux qui n'avaient pas l'âge d'avoir connu cette époque.

J'ai quitté Tanger en 1989 pour poursuivre des études à l'étranger, comme on monte de la province à Paris. Aujourd'hui, j'y reviens pour reprendre un vieux cinéma des années cinquante dont le charme prend à la gorge. Il est appelé à faire peau neuve pour devenir en 2004, la Cinémathèque de Tanger.

La renaissance de Tanger est, quant à elle, déjà programmée par le gouvernement. Les instruments de cette renaissance reviennent dans toutes les conversations: un second port en chantier, une nouvelle zone industrielle, des complexes touristiques bien bétonnés s'étendant tout le long de la côte méditeranéenne entre Larache et Tanger avec pour objectif d'accueillir sur place un million de touristes (sur les dix millions qu'escompte le pays à l'horizon 2010 ). En fait, la ville est en proie à un double mouvement contradictoire: tandis que le royaume table sur un tourisme de masse, les jeunes Marocains sont de plus en plus nombreux à tenter le diable en traversant clandestinement le Détroit de Gibraltar. Mais comme les frontières européennes demeurent obstinément hermétiques, il ne reste, en guise de consolation, que le repli sur soi et l'ennui .

Qu'importe! Si la montagne ne vient pas à Mohamed, Mohamed ira à la montagne. Notre montagne? Faire venir à la Cinémathèque de Tanger ce que le Septième Art produit de mieux. Nous affichons sans complexes notre immodestie: offrir aux Tangérois davantage qu'une fenêtre sur l'extérieur, un point de vue sur le monde.

Plus concrètement, cette maison du cinéma a pour ambition de faire découvrir la création cinématographique nationale et internationale. On pourrait y trouver régulièrement une sélection d'oeuvres inédites à travers une politique de programmation qui ignore délibérément l'hégémonie des films commerciaux qui domine actuellement les salles au Maroc. Au fur et à mesure de son développement, la Cinémathèque pourrait proposer de nouvelles manifestations culturelles et pédagogiques (ateliers, festival, commandes de petits films...), l'objectif étant d'en faire un espace priviligié de connaissance, d'information et de critique.

D'autres salles existent à Tanger qui ont eu leur heure de gloire: Lux, Roxy, Goya, Paris, Mauritania. Notre cinéma s'appelle le Rif comme la patrie rugueuse d'Abdelkrim Khattabi, le héros de la guerre du Rif qui a inspiré Mao, Ho Chi Minh et autres Che Guevara. Avec 500 sièges, le cinéma Rif ne projetait depuis des années que des films indiens de série B ou C. Il est situé en haut d'une vaste place rendue célèbre par Joseph Kessel dans son Au Grand Socco. Les Espagnols et les vieux Tangérois l'appellent 'Zoco de fuera', le souk extérieur parce qu'il est situé en dehors des murailles de la vieille ville et que c'est là que se trouvait l'ancien marché, bordé de cafés maures, d'échoppes spécialisées dans les épices ou les agrumes, le tout sous le regard de l'élégant minaret de la mosquée Sidi Bouabid .

L'emplacement du cinéma a beaucoup compté, pour ne pas dire a été décisif, dans le choix de cette salle. Un élément a balayé les dernières hésitations : il suffit de faire pivoter le projecteur de 180 degrés à partir de la cabine qui donne sur la place pour organiser des séances en plein air au Grand Socco qui peut acceuillir facilement 4000 personnes.

Nous ferons tout pour que la programmation soit à la fois audacieuse et exigeante, la Cinémathèque devant offrir à terme un circuit alternatif pour la diffusion cinématographique, et ce, malgré l'étroitesse du marché que confirment toutes les études.

A l'instar de la Cinémathèque de Jérusalem ou celle de Dublin - qui opèrent aussi sur un petit territoire mais avec une vocation nationale - et qui ont su mêler une programmation Art et Essai et grand public, nous souhaitons acceuillir un public d'étudiants, d'amateurs et d'accros du cinéma où America America peut y cotôyer Touki Bouki et Le Ballon Rouge, Hulk.

Chaque mois et en quatre langues, on pourrait y voir ou revoir des films de partout en version originale, des documentaires sur grand écran. On aurait l'occasion dans cette même salle d'assister à des pièces de théâtre et à des ciné-concerts. Nous envisageons en outre d'organiser des séances de lecture et des débats, des avant-premières, des rétrospectives et des rencontres. Des invités auront régulièrement carte blanche à la Cinémathèque. Enfin et surtout nous veillerons à la constitution d'une collection consacrée au documentaire, d'Avi Mograbi à Max Lemcke, de Johan Van der Keuken à Danielle Arbid en passant par Agnès Varda et Chris Marker.

En profitant de la période propice qui s'ouvre aujourd'hui pour le Nord du Maroc, la Cinémathèque de Tanger souhaite, dans son domaine, apporter sa pierre au grand dessein visant à rendre à l'ancienne ville internationale son éclat d'antan de cité cosmopolite, dépouillé néanmoins de ce racisme bon enfant qui tenait éloignés les autochtones de leur propre ville. Un dernier mot: en se proposant d'offrir aux Tangérois des classiques en plein air faisant sortir ainsi le cinéma de la marginalité, nous bousculons sans doute quelques vieilles traditions en versant dans un idéalisme débridé. Mais, ce faisant, nous avons aussi le sentiment de faire le bon choix, tant il est vrai que le retour vers le Tanger d'hier que tout le monde appelle de ses voeux n'a de concistance que dans un avenir de rêve. Et enfin, nous pourrons commenter les films à haute voix, à notre guise, au Grand Socco sous les étoiles.

Yto Barrada is an artist, and the Programmer and Artistic Director of the Tangier Cinémathèque Project. Article à paraître dans VERTIGO, Londres (Janvier 04) www.vertigomagazine.co.uk